Accueil Date de création : 06/02/08 Dernière mise à jour : 14/02/10 23:57 / 226 articles publiés

La fureur de lire

BASTIA AU COEUR.  (La fureur de lire) posté le mardi 07 avril 2009 18:48


 

La touche piano jazz, c'est fait exprès, en mémoire de mes amis Charles et Paul, qui reposent en paix à San-Martino-di-Lota, au nord de Bastia : 'Just Calling For You', signé Tony Hymas et Nato, sorti en 2002 sur l'album Hope Street MN.

J'avoue que Bastia m'a bien eu. Tout cuit, tout cru. Au matin du premier souffle, sur la Place Saint-Nicolas, il y a plus de 30 ans. Je resterai fidèle à ses murs et à son âme. Dans sa raideur fière, toute en façade, elle se complaît à dissimuler ses douceurs. Alors bien sûr, mon Ninine hurle quand je dis ça. Lui qui garde en bouche le goût des croissants rances, et le souvenir du regard simili-tueur des bergers, depuis les sièges avant de la 205 tunée. Mais il y a aussi Jean-François, Eugène, Anne, Robert, tous mes amis Bastiais qui m'ont offert leurs ruelles, leur clarté, aurores et coeur de ville.

Baba m'a donné envie de replonger dans la cité génoise. Hier soir, j'ai feuilleté. Je suis tombé sur un ouvrage que j'avais complètement oublié. Il date de 1935, signé de la plume d'un bonhomme dont je n'apprécie guère le parcours personnel, teinté de rancoeur et de bêtise extrémiste : Pierre Dominique, de son vrai nom Dominique Lucchini. Dans son fatras éditorial des années noires, il a publié un trésor sur l'Île de Beauté, sobrement intitulé "La Corse", aux Editions des Horizons de France. C'était une collection à vocation quasi-touristique, bien dans le ton de l'époque. Affranchi des contraintes politiques, le talent de l'écrivain explose ici de poésie. Je me délecte à chaque fois de sa description de Bastia, d'autant plus que les pages sont illuminées par de nombreux dessins originaux de Léon Canniccioni, un maître en matière d'émotions peintes. Extrait pour voir :

"Le temps a noirci les façades et délabré les corridors tortueux où l'on se perd. Cela fait tunnel ou labyrinthe et vous jette d'une rue à l'autre, d'un perron aux marches brisées sous une arcade basse, et de là sur une rue montante, faite pour les piétons ou les animaux de bât. Véritable escalier, sur lequel l'eau des grandes pluies coule en torrents et qui, une heure par jour, le soleil l'enfilant tout juste, ruisselle de lumière. 

Ici et là, ouverte dans un mur sans caractère, une porte que surmonte un écusson. Maisons pour la plupart déchues. De vieilles dynasties marchandes et patriciennes avaient, jadis, leurs coffres, leurs tables familiales, leurs sièges à hauts dossiers, tout l'attirail de leur puissance. Sur le linteau d'un porche, on lit encore : Col tempo. Un homme impuissant à se venger, à réussir, réduit à se renfermer dans sa maison et en lui-même, voulut du moins écrire son espoir dans la pierre. La devise a subsisté, bon enseignement s'il est vrai que le temps dont parlait le vieux Bastiais è galantuomo.

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Le vieux port de Bastia, sous les crayons de Léon Canniccioni, 1935.

Tout à coup, la rue tombe sur le vieux port. Elle laisse voir, à l'angle d'une bâtisse du XVIème siècle, un Saint-Roch en relief, bien conservé, que devaient autrefois saluer, avant de partir, les capitaines des galères. La cuve s'arrondit, étroite, pleine de tartanes et de barques, les voiles se mariant aux mouettes. Des filets dorment sur le sable où sèche du linge. De l'autre côté, au milieu des maisons aux toits roux, Sainte-Marie dresse une façade dorée par le soleil, d'où soudain part, dessinant une spirale dans le ciel, un vol blanc de pigeons.   

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La Place du Marché, à Bastia, 1935. Dessin de Léon Canniccioni.

Et, plus loin, c'est le marché tout éclaboussé de reflets argentins, où les marchandes de fromage, les écaillères, les vendeuses de fruits composent, parmi les petits ânes gris qui glanent les débris, un tableau empli de mouvement et d'éclat. Les respects et les mépris, les fureurs et les politesses, les rires et les cris de colère s'y mêlent en un tourbillon de sentiments et d'expressions. Tout cela paraît la traduction, en notre grossière langue humaine, de la silencieuse débauche de lumière, de chaleur, de couleurs, à laquelle se livrent le ciel, la terre et les eaux."

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LE MIDDLE WEST D'ALAIN BOSQUET, un autre paysage qui prend l'homme par la main.  (La fureur de lire) posté le mercredi 02 avril 2008 15:19


 

"Move On" de JET, sur l'album GET BORN  sorti en 2003. 

Alain Bosquet (de son vrai nom Anatole Bisk) a écrit en 1967 un ouvrage dont je n'arrive pas à faire le tour depuis plus de vingt ans. Paru dans la collection "l'Atlas des Voyages" des éditions suisses RENCONTRE, il est magnifiquement illustré des photographies de Jean Mohr. De façon étonnante, cet essai sort du cadre pédagogique qui constitue le fond de cette collection pour nous porter très haut vers les neiges éternelles de la poésie.

L'auteur connaît intimement le terrain. Son immense talent d'écrivain fait le reste pour colorier le canevas du Middle West en liant émotions, facéties de la terre, aspirations et retournements des gens. Voici un extrait (pages 11-12) qui revient sur la notion de paysage-acteur chère à mon coeur :

"Quels phénomènes ne sont pas interchangeables, dans le Middle West ? Une certaine intimité avec la nature peut s'éprouver dans la région des étangs du Wisconsin. La transparence de l'air, l'inquiétude des nuages, les fourrés, les roseaux, les collines aimables : tout cela donne aux petits lacs de Monona et de Mendota -peut-être est-ce aussi à cause de la sourde sonorité de leur nom- un charme analogue à celui qu'on peut éprouver au bord des lacs suédois. Les forêts, dans le sud de l'Ohio, semblent également donner à cette vaste étendue une sorte de densité qui lui manque. On s'y enferme volontiers, quelques heures durant, et puis on est pris par une autre forme de monotonie : entre ces arbres, toujours pareils, les accidents de terrain manquent, la surprise ne vient pas, l'agitation se fait attendre. L'obsession gagne peu à peu le voyageur, comme peut-être dans les Landes ; et il n'a pas la consolation de se dire qu'il découvrira, au-delà des dunes, la splendeur de la mer.

Winter Lakeshore

"Solitude Along The Winter Lakeshore", 1er mars 2008. Ann Teliczan - http://www.michigansweetspot.com .

Dans l'Illinois, dans le Nebraska, j'ai senti comme nulle part ailleurs le pouvoir de l'homme, entre l'horizon neutre, le ciel encore plus effacé, et la terre invisible à force de régularité. Ah ! que j'étais vertical, animé, justifié dans mon corps et dans mes gestes. J'avais tous les éléments à ma disposition, et j'avais le loisir de penser à tout ce qui, dans le raisonnement, est abstrait. Rien ne s'opposait à mes spéculations. Je pouvais, devant chaque brin d'herbe, réinventer le temps. Et, face à chaque moineau, donner à l'espace une mesure nouvelle : j'avais les plus généreuses prérogatives. Mes propres idées m'assaillaient : l'humanité, le siècle, l'histoire, toutes sortes de notions s'entrechoquaient doucement dans ma conscience. Je ne me sentais pas obligé à cet exercice de peuplement de soi, comme il arrive qu'on y soit poussé par un désert. Les plaines du Middle West ne me mettaient pas au défi. L'abstraction y venait naturellement, acceptée par l'anonymat des nappes vertes et bleues. Toujours cette disponibilité se terminait par le même sentiment : un besoin de fuite éperdue, sans but, sans peur aucune, simplement pour avaler l'espace et pour en éprouver, dans le souffle et sur la peau, le toucher inconsistant. La distance et la vitesse devenaient essentielles au corps et à l'esprit. Oui, indispensables comme l'air.

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"October in Northern Michigan", 1er octobre 2007. Ann Teliczan - http://www.michigansweetspot.com.

J'ai longuement admiré, entre les sapins et les bouleaux, le Lac Michigan au nord de Milwaukee. J'ai retrouvé les mêmes impressions près de Sandusky, sur le bord du Lac Erié. Quelque chose d'étrange m'a chaque fois saisi sur ces étroites plages, où des brindilles et des écorces se mêlent au sable. Cela tient sans doute à la couleur de l'eau et au peu de navires. Malgré les vaguelettes, rien n'y rappelle la mer, et rien non plus n'y est semblable au Lac Léman, par exemple. Je me disais que j'étais sur un rivage condamné. Au loin, un seul cargo, la coque très au-dessus de la surface, avec sa couleur mi-rouille mi-rouge vif, avait la lenteur des chalands vides. Personne ne partait, personne n'arrivait... Plaisance, commerce rare, eau inutile, ports minuscules : je n'ai jamais ressenti devant les Grands Lacs qu'une tyrannie un peu indifférente. Entre eux et les grandes plaines, il y avait un pacte secret : la compatibilité d'humeur".

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"Sweet And Scary", sur les berges du Lac michigan, le 15 juillet 2007. Ann Teliczan - http://www.michigansweetspot.com

Pour la musique d'illustration : http://www.jettheband.com

Pour les photographies, j'ai pioché dans le formidable stock d'Ann Teliczan, qui propose des clichés proches de tableaux romantiques à tomber par terre : http://michigansweetspot.com

Thank you, Ann, for your support, your kindness with me and your colorfull sensibility !

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CHRISTIAN CASONI MAGNIFIE LA CREATION DE NOUGARO : "Dans les pétarades de la caisse claire".  (La fureur de lire) posté le mercredi 20 février 2008 09:29

 Claude Nougaro, photographie de Jean Barak.

 http://www.jean-barak.fr

"1959. Le 25-centimètres d'un jeune puncheur, qui s'était fait éconduire de toutes parts, apporte soudain à la variété nationale un glamour tout neuf, très nerveux, futile ou grave, mais jamais emmerdant.

Nougaro avait envie de cogner. Outre ses propres compositions, il organisait en pieds et en rimes les standards de jazz qu'il aimait, sans chercher à se poser en docteur de cette discipline. Il les francisait, les transformait en chroniques intimes du temps qui passe.

Nougaro n'avait pas de scrupule avec la matière qu'il travaillait, ni avec les mots qui la faisaient parler. Il distribuait les théorèmes de la gentry noire-américaine comme des gnons et les faisait rayonner dans la France de Charles de Gaulle et de Tino Rossi.

Il emprunta d'abord l'orchestre de Michel Legrand, puis devint le passager de Maurice Vander. Il faisait corps avec les batteries de René Nan, Gus Wallez, Daniel Humair, les guitares d'Elek Bacsik ou Pierre Cullaz, les trompettes d'Ivan Jullien ou Roger Guérini, et surtout avec l'orgue d'Eddy Louiss. Ces fines lames, qui s'étaient aiguisées sur le cuir du jazz, devenaient de véritables tueuses quand elles s'attaquaient à la variété. Eddy Louiss pneumatisait sur son orgue des riffs ravageurs, d'une simplicité désarmante. Leurs arrangements fouettaient la musique, comme Nougaro le faisait des verbes. Ils acclimataient, dans le royaume gris d'Edith Piaf, les couleurs de Rollins, Monk, Gillespie, Brubeck, Mulligan, Adderley, Davenport, Hefti ou Shorter. Ils les réajustaient avec un cachet inouï. Le chanteur-boxeur avait une voie puissante, juteuse, ensoleillée, intelligente dans sa dynamique et jusqu'aux reflets bronze et or de son timbre. Il fallait être particulièrement culotté pour enfermer un thème aussi insaisissable qu'Around Midnight' dans une chansonnette, il fallait savoir chanter et trouver des mots assez convaincants pour se faire pardonner".

 

 

Ce texte est extrait de la chronique "Border Line" parue dans le numéro 12 de la revue trimestrielle Blues Again, actuellement dans les kiosques.

Christian Casoni en est le rédacteur en chef. Je me jette sur tout ce qu'il fait éclore de sa plume magique, des articles de fond aux critiques de disques, tant son sens des mots et sa culture musicale sont denses. Ses phrases ondulent comme des rubans d'eau claire. Quand la connaissance se double à ce point des fulgurances du poète, on aurait tort de bouder son plaisir de les lire !

Le Blues est dans tous ses états sur http://www.bluesagain.com

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BARBARA KINGSOLVER FACE AU GRAND CANYON.  (La fureur de lire) posté le dimanche 17 février 2008 14:39

                      "Sunrise over the Grand Canyon, Moran Point" : photo de Kevin Ebi.

  

" Je ne savais pas vraiment ce que signifiait grandiose   avant de voir le canyon. C'est un spectacle qui suspend le ronronnement mécanique des désirs humains. Embrasser la longue perspective de cet abîme vermillon ramène l'humanité à des rythmes internes plus tranquilles, à l'esprit de l'ère glaciaire. Nous regardons, nous cessons de respirer : il semble qu'il y ait une chance pour que nous soyons assez petits pour ne pas compter, pour que les choses que nous voulons ne soient pas la fin du monde."   

 

 ♥ Je n'arrive pas à me détacher de ces quatre phrases. Je les diffuse partout sans réfléchir. Nous suivons Barbara Kingsolver pas à pas depuis qu'elle a entrepris de décrire son monde, bourré de simplicité et d'images inoubliables. Cet extrait est paru en 2003 dans  "Petit miracle et autres essais" au Seuil (collection Rivages) : http://www.kingsolver.com

 ♥ Quant aux photographies de Kevin Ebi, elles sont en ligne sur http://www.livingwilderness.com    

                                     

 

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