La touche piano jazz, c'est fait exprès, en mémoire de mes amis Charles et Paul, qui reposent en paix à San-Martino-di-Lota, au nord de Bastia : 'Just Calling For You', signé Tony Hymas et Nato, sorti en 2002 sur l'album Hope Street MN.
J'avoue que Bastia m'a bien eu. Tout cuit, tout cru. Au matin du premier souffle, sur la Place Saint-Nicolas, il y a plus de 30 ans. Je resterai fidèle à ses murs et à son âme. Dans sa raideur fière, toute en façade, elle se complaît à dissimuler ses douceurs. Alors bien sûr, mon Ninine hurle quand je dis ça. Lui qui garde en bouche le goût des croissants rances, et le souvenir du regard simili-tueur des bergers, depuis les sièges avant de la 205 tunée. Mais il y a aussi Jean-François, Eugène, Anne, Robert, tous mes amis Bastiais qui m'ont offert leurs ruelles, leur clarté, aurores et coeur de ville.
Baba m'a donné envie de replonger dans la cité génoise. Hier soir, j'ai feuilleté. Je suis tombé sur un ouvrage que j'avais complètement oublié. Il date de 1935, signé de la plume d'un bonhomme dont je n'apprécie guère le parcours personnel, teinté de rancoeur et de bêtise extrémiste : Pierre Dominique, de son vrai nom Dominique Lucchini. Dans son fatras éditorial des années noires, il a publié un trésor sur l'Île de Beauté, sobrement intitulé "La Corse", aux Editions des Horizons de France. C'était une collection à vocation quasi-touristique, bien dans le ton de l'époque. Affranchi des contraintes politiques, le talent de l'écrivain explose ici de poésie. Je me délecte à chaque fois de sa description de Bastia, d'autant plus que les pages sont illuminées par de nombreux dessins originaux de Léon Canniccioni, un maître en matière d'émotions peintes. Extrait pour voir :
"Le temps a noirci les façades et délabré les corridors tortueux où l'on se perd. Cela fait tunnel ou labyrinthe et vous jette d'une rue à l'autre, d'un perron aux marches brisées sous une arcade basse, et de là sur une rue montante, faite pour les piétons ou les animaux de bât. Véritable escalier, sur lequel l'eau des grandes pluies coule en torrents et qui, une heure par jour, le soleil l'enfilant tout juste, ruisselle de lumière.
Ici et là, ouverte dans un mur sans caractère, une porte que surmonte un écusson. Maisons pour la plupart déchues. De vieilles dynasties marchandes et patriciennes avaient, jadis, leurs coffres, leurs tables familiales, leurs sièges à hauts dossiers, tout l'attirail de leur puissance. Sur le linteau d'un porche, on lit encore : Col tempo. Un homme impuissant à se venger, à réussir, réduit à se renfermer dans sa maison et en lui-même, voulut du moins écrire son espoir dans la pierre. La devise a subsisté, bon enseignement s'il est vrai que le temps dont parlait le vieux Bastiais è galantuomo.
Le vieux port de Bastia, sous les crayons de Léon Canniccioni, 1935.
Tout à coup, la rue tombe sur le vieux port. Elle laisse voir, à l'angle d'une bâtisse du XVIème siècle, un Saint-Roch en relief, bien conservé, que devaient autrefois saluer, avant de partir, les capitaines des galères. La cuve s'arrondit, étroite, pleine de tartanes et de barques, les voiles se mariant aux mouettes. Des filets dorment sur le sable où sèche du linge. De l'autre côté, au milieu des maisons aux toits roux, Sainte-Marie dresse une façade dorée par le soleil, d'où soudain part, dessinant une spirale dans le ciel, un vol blanc de pigeons.
La Place du Marché, à Bastia, 1935. Dessin de Léon Canniccioni.
Et, plus loin, c'est le marché tout éclaboussé de reflets argentins, où les marchandes de fromage, les écaillères, les vendeuses de fruits composent, parmi les petits ânes gris qui glanent les débris, un tableau empli de mouvement et d'éclat. Les respects et les mépris, les fureurs et les politesses, les rires et les cris de colère s'y mêlent en un tourbillon de sentiments et d'expressions. Tout cela paraît la traduction, en notre grossière langue humaine, de la silencieuse débauche de lumière, de chaleur, de couleurs, à laquelle se livrent le ciel, la terre et les eaux."






