'On My Mind' : paroles et musique d'Elliott Murphy, sur l'album Notes From The Underground (2008).
Voici un petit boutasson qui fait écho à celui du mercredi 13 mai dernier. Sans préméditation, le puzzle prendra forme distincte un de ces mois, ou jamais...
Dans un de ces trains longs comme seule l’Amérique peut les mettre en marche, ils sont une grappe disparate. Le Minnesota défile derrière les vitres sales. Depuis tant d’heures d’ailleurs, que plus personne n’y prend garde. Partout, le rien s’affiche en splendeur. La voiture numéro 12 bringuebale au gré des rails mal ajustés. Dehors, la pesante moiteur de juillet ralentit le passage du jour. Comme si la sphère refusait de tourner, entre la prairie et les lacs. Les pliures du temps prennent du gîte, petit, petit, en retombées presque marines. Dedans, c’est l’étuve.
Un groupe de fermiers s’agite et parle fort, au milieu du wagon. Les cours du blé tendre semblent faire le gros dos. Leurs projets porteurs ensilés pour longtemps, ils rient de bon cœur. Une jolie jeune fille au teint clair s’est endormie contre l’épaule de sa mère. Sanglée dans son chemisier fleuri, l’œil vague, la forte femme regarde ici, maintenant, hier. La houle des herbes hautes, ou le fatras des baluchons qui encombrent sa banquette. De toutes les façons, elle songe. Dans un renfoncement ajouré, le contrôleur somnole, sa casquette sur les genoux. Le petit blason de la Northern Pacific scintille sur la visière. Sa grosse tête rouge balle de gauche à droite. Les soubresauts du train lui arrachent parfois de curieux hoquets, trop aigus, à la manière d’un étourneau blessé. Mais il va bien. « Chacun peut tenir le gouvernail lorsque la mer est belle ».
'North Dakota : There's No One Out Here', photographie de Dusty Davis (juin 2007).
Au fond du wagon, Lucius ne rêve ni ne dort. A vrai dire, il attend son heure. Une chose est certaine : il a bien fait de quitter Wishek aujourd’hui. Les champs du Dakota lui ont offert plus, tellement plus qu’il n’aurait pu l’espérer il y a vingt ans ! Il va devoir désormais tout remettre en ordre, à commencer par son petit cœur écorché, et ses souvenirs amers.
Il n’éprouve aucune haine envers Mo Wahlzon. Grand-père Hans et Fiorina – paix à leur âme – l’avaient averti des méthodes rugueuses du fermier trafiquant. Ici, presque tous profitent ainsi de l’insondable progrès mécanique, du rendement accru, et de la bonne volonté des braves types comme lui, venus de l’Est, avides de boulots simples et du cocon germanique. Se retrouver presque en famille, sous le tonnerre étouffé de cette sale guerre, chanter, boire, danser en allemand lui ont redonné confiance. Il en avait besoin. Lui et cet ingrat pays neuf vont bien s’amuser.
Le contrôleur occupe toute l’allée centrale. Des deux côtés, son ventre flasque frotte contre le cuir élimé des accoudoirs. Il sue à pleine siautée. Penché sur Lucius, en marouflant ses mots boiteux : « Vivement Saint-Paul, hein mon monsieur, vivement Saint-Paul, non ?... ». Komolsky acquiesce. Sourire ébauché : « Oui, vivement Saint-Paul ».
'Open Road North Dakota Style', photographie de Steven Clay (septembre 2007).
Wishek lui a appris que la terre des hommes ne manque pas de ressources. Plus son univers s’était recroquevillé sur le Temple, Mainstreet, les tracteurs et le sexe rose des filles, plus les jours s'éclaircissaient d’une promesse nouvelle. Tu peux bien profiter de la blondeur des parcelles, l’espace ouvert reste une geôle si les yeux de l’autre te reniflent sans cesse l’échine. A la fin, il a bien fallu le lui donner, ce coup de serpette dans la nuque. Tant mieux, puisque c’était de sa faute. Lucius se demande quand même si Mo Wahlzon s’en est tiré… Tout ce sang, dans la grange…
Wishek a dévoilé le don de Lucius. Lui qui aligne à grand peine trois phrases d’américain sur son Underwood d’occasion, lui dont les reins s’affouapissent sous le poids du premier sac de grain, il a découvert dans ce trou farineux ce que ses mains savent faire d’une semelle de crêpe. Il tient sa fortune. La ville va le comprendre. Ou pas. Tant pis, il a tranché : « les billets seront verts, de mon côté ».
« … connaissez Saint-Paul ?... ». Le contrôleur s’est assis sur le siège d’en face. En le boudinant, son uniforme fait perler la sueur, à la façon d’une vieille éponge qu’on tord. « Un peu ». Komolsky dit, mais n’écoute rien. Saint-Paul, il s’en fout. Il tient l’idée. Ce sera là-bas, le long des quais du premier jour. Petit gamin perdu devenu l’homme au verbe doux, bien fol est le caïd qui croit encore ça. Son patelin paumé de la ceinture du blé a relancé la donne. New-Deal, comme l’assurait Franklin Delano. Il ne reste qu’à trouver le point d’appui, sans doute dans Lower East Side.
La peur ? Plus jamais. La dernière fois, c’était vingt-deux ans en arrière, sur le pont du Westphalia, quand Hans et Fiorina avaient disparu sous ses yeux, avant que le policier ne les retrouve pour lui.
...Quoique l’autre jour, en sortant de chez Klupfel, la station-service de Wishek, lorsqu’il a croisé cette femme aux longs cheveux bouclés...
...Surtout au drôle de regard d’oiseau noisette...


















