Accueil Date de création : 06/02/08 Dernière mise à jour : 02/07/09 16:44 / 192 articles publiés

Au plaisir d'écrire

NORTHERN PACIFIC.  (Au plaisir d'écrire) posté le mercredi 27 mai 2009 15:37


 

  

'On My Mind' : paroles et musique d'Elliott Murphy, sur l'album Notes From The Underground (2008).

Voici un petit boutasson qui fait écho à celui du mercredi 13 mai dernier. Sans préméditation, le puzzle prendra forme distincte un de ces mois, ou jamais...

Dans un de ces trains longs comme seule l’Amérique peut les mettre en marche, ils sont une grappe disparate. Le Minnesota défile derrière les vitres sales. Depuis tant d’heures d’ailleurs, que plus personne n’y prend garde. Partout, le rien s’affiche en splendeur. La voiture numéro 12 bringuebale au gré des rails mal ajustés. Dehors, la pesante moiteur de juillet ralentit le passage du jour. Comme si la sphère refusait de tourner, entre la prairie et les lacs. Les pliures du temps prennent du gîte, petit, petit, en retombées presque marines. Dedans, c’est l’étuve.

Un groupe de fermiers s’agite et parle fort, au milieu du wagon. Les cours du blé tendre semblent faire le gros dos. Leurs projets porteurs ensilés pour longtemps, ils rient de bon cœur. Une jolie jeune fille au teint clair s’est endormie contre l’épaule de sa mère. Sanglée dans son chemisier fleuri, l’œil vague, la forte femme regarde ici, maintenant, hier. La houle des herbes hautes, ou le fatras des baluchons qui encombrent sa banquette. De toutes les façons, elle songe. Dans un renfoncement ajouré, le contrôleur somnole, sa casquette sur les genoux. Le petit blason de la Northern Pacific scintille sur la visière. Sa grosse tête rouge balle de gauche à droite. Les soubresauts du train lui arrachent parfois de curieux hoquets, trop aigus, à la manière d’un étourneau blessé. Mais il va bien. « Chacun peut tenir le gouvernail lorsque la mer est belle ».

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   'North Dakota : There's No One Out Here', photographie de Dusty Davis (juin 2007).  

Au fond du wagon, Lucius ne rêve ni ne dort. A vrai dire, il attend son heure. Une chose est certaine : il a bien fait de quitter Wishek aujourd’hui. Les champs du Dakota lui ont offert plus, tellement plus qu’il n’aurait pu l’espérer il y a vingt ans ! Il va devoir désormais tout remettre en ordre, à commencer par son petit cœur écorché, et ses souvenirs amers.

Il n’éprouve aucune haine envers Mo Wahlzon. Grand-père Hans et Fiorina – paix à leur âme – l’avaient averti des méthodes rugueuses du fermier trafiquant. Ici, presque tous profitent ainsi de l’insondable progrès mécanique, du rendement accru, et de la bonne volonté des braves types comme lui, venus de l’Est, avides de boulots simples et du cocon germanique. Se retrouver presque en famille, sous le tonnerre étouffé de cette sale guerre, chanter, boire, danser en allemand lui ont redonné confiance. Il en avait besoin. Lui et cet ingrat pays neuf vont bien s’amuser.

Le contrôleur occupe toute l’allée centrale. Des deux côtés, son ventre flasque frotte contre le cuir élimé des accoudoirs. Il sue à pleine siautée. Penché sur Lucius, en marouflant ses mots boiteux : « Vivement Saint-Paul, hein mon monsieur, vivement Saint-Paul, non ?... ». Komolsky acquiesce. Sourire ébauché : « Oui, vivement Saint-Paul ».

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   'Open Road North Dakota Style', photographie de Steven Clay (septembre 2007).  

Wishek lui a appris que la terre des hommes ne manque pas de ressources. Plus son univers s’était recroquevillé sur le Temple, Mainstreet, les tracteurs et le sexe rose des filles, plus les jours s'éclaircissaient d’une promesse nouvelle. Tu peux bien profiter de la blondeur des parcelles, l’espace ouvert reste une geôle si les yeux de l’autre te reniflent sans cesse l’échine. A la fin, il a bien fallu le lui donner, ce coup de serpette dans la nuque. Tant mieux, puisque c’était de sa faute. Lucius se demande quand même si Mo Wahlzon s’en est tiré… Tout ce sang, dans la grange…

Wishek a dévoilé le don de Lucius. Lui qui aligne à grand peine trois phrases d’américain sur son Underwood d’occasion, lui dont les reins s’affouapissent sous le poids du premier sac de grain, il a découvert dans ce trou farineux ce que ses mains savent faire d’une semelle de crêpe. Il tient sa fortune. La ville va le comprendre. Ou pas. Tant pis, il a tranché : « les billets seront verts, de mon côté ».

« … connaissez Saint-Paul ?... ». Le contrôleur s’est assis sur le siège d’en face. En le boudinant, son uniforme fait perler la sueur, à la façon d’une vieille éponge qu’on tord. « Un peu ». Komolsky dit, mais n’écoute rien. Saint-Paul, il s’en fout. Il tient l’idée. Ce sera là-bas, le long des quais du premier jour. Petit gamin perdu devenu l’homme au verbe doux, bien fol est le caïd qui croit encore ça. Son patelin paumé de la ceinture du blé a relancé la donne. New-Deal, comme l’assurait Franklin Delano. Il ne reste qu’à trouver le point d’appui, sans doute dans Lower East Side.

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   'Over the fields'  

La peur ? Plus jamais. La dernière fois, c’était vingt-deux ans en arrière, sur le pont du Westphalia, quand Hans et Fiorina avaient disparu sous ses yeux, avant que le policier ne les retrouve pour lui.

...Quoique l’autre jour, en sortant de chez Klupfel, la station-service de Wishek, lorsqu’il a croisé cette femme aux longs cheveux bouclés...

...Surtout au drôle de regard d’oiseau noisette...

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ACTE DE NAISSANCE, SCENE 1.  (Au plaisir d'écrire) posté le mercredi 13 mai 2009 16:53


 

  

C'est un épisode au fil de l'envie, entre deux boulots. Une sorte de respiration, de détente. En fond de tableau, l'odeur du chant funèbre : "Sway Sur La Rue Royale".

Un hurlement par-dessus la brume rose : « Elle est là, je la vois !... ça y est !... Je la vois !... ». Le cri, répété de bancs en entreponts, devient clameur sans fin. On râle, on se jette contre les bastingages, en s’empoignant les côtes. « Elle est là !... ». « Mais il n’y a rien… Où ?... Où donc ?!... ». « Là ! ». Un doigt pointe les vapeurs déchirées, deux doigts, dix doigts, vingt puis cent qui font mille. Foule grouillante, hirsute et sale, débouquée des fins fonds, pour imaginer quoi ?... Elle est bien là, en effet. Presque conçue pour les attendre, eux seuls, eux tous et personne d’autre, depuis tant d’années. Elle est si belle, dans sa longue robe verte. Il fait si doux, en cette soirée d’avril.

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   Le port de Hambourg, au début.  

Là-bas, à Hambourg, la nuit est déjà tombée sur la Grabenstraβe. Le petit garçon pense très fort à Klara. Elle a des yeux d’oiseau noisette. Il va pleurer s’il continue. Elle dit qu’il est son amoureux, ses copains se moquent d’eux. Il reverra Klara, bientôt. Il en veut à Grand-père Hans. C’est toujours lui qui l’emporte, à la fin. Par sa faute, la maison n’a jamais eu les couleurs qu’il fallait. Quand il vivait encore, Papa racontait d’un air las combien Grand-père ne supporte pas le répit. Hans passe ses années à répéter les choses. Il en est persuadé : rien ne va plus mal qu’à l’instant où tout paraît aller bien.

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A la vérité, de son regard d’enfant, il ne comprend rien. Il sait que Grand-père leur a fermé, de force, le grand immeuble qu’ils possédaient à Moscou. C’était avant. Toute la famille respirait en rouge. Lui, il croit toujours qu’il s’agissait d’une maladie, sans doute des boutons sur les joues, ou quelque chose comme ça. Les voisins de la Grabenstraβe racontent que c’est bien plus grave que des boutons. Que ça peut même faire mourir. N’empêche que le vieux Hans n’a pas tardé. Quand ils sont arrivés sur les bords de l’Elbe, Papa aimait Maman, mais lui n’était pas encore né.

L’an dernier, en feuilletant le Hamburger Bild, Papa eut juste le temps de s’effondrer avant d’être conduit à l’hôpital. Sur son brancard, il serrait la feuille chiffonnée, avec leur nom barbouillé d’encre d’imprimerie. L’article était plein de mots difficiles, trahison, crime, procureur. Toute la famille restée moscovite, « dans la quête des lendemains qui chantent », du plus jeune aux aînés, venait de mourir sous les balles de leur idole. Un bon gros bonhomme à la moustache épaisse pourtant, simple, joyeux, qui semblait aimer les enfants. Tuer les gens qui vous adorent, en voilà une façon de les remercier... Saline, le gros bonhomme. Enfin, il croit se souvenir qu’il s’appelle Saline.

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   Les enfants de la rue, Lower East Side, 1937.  

Aujourd’hui, il a sept ans. Accroché au manteau qui pique de Fiorina, il regarde l’eau noire que froisse la coque du bateau. Hans tient sa fille par la taille. Papa est parti. Que font-ils ici, tous les trois ? …Grand-père travaillait dur à Hambourg depuis quatre ans. Maman faisait des heures de ménage chez le Docteur Grünberg. Tous deux allaient chaque semaine aux réunions du quartier, alors il les accompagnait. Il s’asseyait sur un banc, sous l’estrade, pour jouer aux billes de fer. A nouveau, il ne comprenait rien. Hans faisait des prières pour la réussite du Führer. Tout le monde écoutait les discours en fixant le poste marron. Le Führer n’avait jamais l’air content. Fiorina s’emportait, applaudissait. Depuis peu, elle se montrait méchante quand elle parlait de Klara Rozenfeld. Oh, sa Klara…

Et Grand-père Hans a brisé l’élan. Il a écarté ce que lui, petit garçon poli, adorait plier, dessiner et chanter à l’école, les belles croix noires, les aigles dorés, les marches militaires qui embaumaient la cuisine. Hans a balayé son paradis d’un revers de colère, il y a un mois. « Il est temps de voir clair ». Décidément, il n'est pourtant pas plus bête que les autres gamins, mais il ne comprend rien à rien.

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   Lost Cloud , 1937.  

Il n’a pas senti le policier approcher. Pas vu non plus Fiorina avancer. « Maman !... Grand-père !... ». La marmaille, les hommes, les grands, les femmes, bousculade, jurons, sifflets, on vient de toucher le quai de l’Île. Perdu dans la fourmilière. Une grosse main lui enserre l’épaule. Quatre galons brillent dans le soleil couchant. « Tu as perdu ta maman ? ». Il ne pourra pas répondre. Sa gorge flambe. Les larmes sont brûlantes.

Par chance, le policier égrène deux mots en allemand. « Und so… Deine Name ? ». Aucun son. L’homme se penche. « Deine Name ?... ». Sa marque d’arrivée. Il doit répéter ce que Grand-père vient de lui apprendre, pendant une semaine. Il sait tout par coeur. « Name ?... ». Il jette un coup œil embué sur le port.

Au loin, la statue. Liberté, Liberté.

Vite, dis-le.

Il expire, dans un souffle de mourant. « Lucius… Lucius Komolsky ».

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Qui trouble ainsi Lucius Komolsky ?  (Au plaisir d'écrire) posté le lundi 11 mai 2009 21:40


 

  

Lucius Komolsky a lancé ce morceau sans savoir. Deux choses sont certaines : il ne veut pas aller en prison, et il n’a jamais entendu cette musique étrange. Il est comme nous, donc. Enfin presque. Parce que lui, il a déjà tué du monde. La plupart du temps sans le vouloir, c’était eux ou lui. Pour Madame Woolfinger par contre… Cette nappe synthétique l’obsède. Elle emporte le vieil artisan dans le doute, barrette pourtant ridiculement frêle, banalement grise, assurément moderne, sous la luminescence de l’écran plat. Lucius n’a jamais eu peur. Ce n’est tout de même pas une musique venu du vide, en m, en p, en 3, qui fera vaciller un empire…

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   L'Empire State Building et ses amis, vus depuis le grand bureau de Lucius Komolsky (collec. Perso)  

Mélodie passagère sur le grand bureau tout en haut. Il entend le chant. Rassuré ou non, il ne veut pas s’asseoir. Plus aucun dossier à traiter. Lizbeth a nettoyé les circuits. Il aimait le temps du papier, où il brûlait avec conviction ce qu’il fallait oublier. Alors qu’aujourd’hui, dans le ventre de l’ordi… Il s’appuie sur le rebord du monde. Intérieur écru, moquettes lisses, sièges acajou de l’Italien maraudeur, veste Armani aux coutures pointillées, il est à l’abri du blues pour trois siècles. … La chanson du néant… Ne pas savoir qui, ne pas comprendre d’où, voilà le pire. Il surplombe la ville la plus clinquante de la planète. Homme, femme, angelot, qui a allumé ce bûcher ? D’où détalent les notes qui broient ses évidences ? Il s’approche de la baie. Vitrine de cristal grande ouverte sur la frénésie.

Avec la folie sous les yeux, Lucius Komolsky respire mieux et approuve ses crimes. New-York est à lui, aux deux tiers. Heureusement, personne ne l'a encore découvert. Et personne ne le saura jamais, puisque cette pauvre Madame Woolfinger... De toutes les façons, il ne laissera pas le maire, ni le sénateur, hacher sa route. Cela va faire plus de cinquante ans qu'il a décidé que les billets seraient verts, de son côté. Il dort en or, il mange en or, il rêve et mourra en or, mais il n’aura pas peur. Il tient à se le redire.

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   La ville, sous les yeux de Lucius (collec. perso)  

D’ailleurs, le chant lui obéit. Les frissons s’évanouissent. Komolsky se surprend à fredonner, en regardant la grille des rues, sans les voir vraiment. Petit, il les dissimulait déjà au creux de lui, avant même d'y avoir posé le pied. Il n'a jamais arpenté ces avenues pour la première fois, il les avait toutes fantasmées avant de s'y promener. Le morceau de l'Inconnu devient son petit frère. Si beau, si proche, à l'écoute de sa quête. Etrangler les plus jeunes sur ce bitume d'enfance n'a pas été le plus facile. "Comment faire autrement ?". L'inconnu ne répond pas. L'ordinateur clignote pour annoncer la fin. Lucius Komolsky relance le mp3. "Qui me parle ainsi ?". Et nous autres sommes tous là, comme lui, à nous demander d'où s'évade ce morceau éthéré, le mouvement, la chanson, notre coeur qui cogne, jeu du sort, mie de sons et fruits d'ailleurs...

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La dernière danse de Bulcitron.  (Au plaisir d'écrire) posté le mardi 28 avril 2009 17:42


'Danse' est une composition de mon ami Vrantz. Il l'a achevée le 10 décembre 2008. Je l'ai conservée au creux des circuits silicium pendant quelques mois avant de me décider. Comme d'habitude, j'ai laissé faire sa musique. Forcément, le Capitaine Bulcitron est revenu à la surface... Un grand merci à Augustin pour le choix du matériel qui a permis de réaliser les images d'illustration. 

Il n'en pouvait plus. Dans la montée, trois boutons de sa redingote avaient été arrachés par les ronces arborescentes. Sa barbe luisait d'épuisement. Son corps entier sonnait la charge, mais les voyages au long cours l'avaient salement abîmé. Qu'importe, ce soir, il allait tracer son point final. Il le voulait énorme, brillant comme la pleine lune, avenir soyeux garanti.

Bulcitron avait retourné sa vie à le chercher. Il dormait sous l'arbre tordu. Enfin, à peine tordu, juste trois branches qui partent à la pilevaude. Les cartes étaient formelles. Le capitaine ne pouvait pas se tromper. Dans l'axe de la Vallée Bleue, il entrevoyait les derniers quais des Caramels. Le tapuscrit du Gouverneur, dérobé à coups de dollars dans le Palais Moucheron, écartait le doute : ce palétuvier des cimes annonçait la victoire. Il ne lui restait qu'à piocher.

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Couvert de terre, Bulcitron râla de colère. Ses yeux azur étaient injectés de sang épais. Il n'y voyait plus guère, avec son oeil gauche qui mangeait la soupe et l'autre qui la renversait. A grandes châtaignes de pelle à neige, il cogna comme un dératé sur un coin galvanisé du coffre. Fragilité zéro : le piège avait l'air blindé. Bois raide têtu d'emprisonner le trésor. Les clous de renfort étaient en bronze gaufré, une technique abandonnée par les artisans de l'archipel depuis plus de trois siècles. Bulcitron se gratta la nuque. "Comment ?... Comment lui faire baisser pavillon ?...". Obsédé par sa découverte, il en oubliait d'être joyeux. Parfois, quand l'objectif d'une existence apparait dans le viseur, l'homme pense déjà à le doubler par la droite, sur la bande d'arrêt d'urgence. Bulcitron ne voyait que la moumoutine de soie, bouffante délicatesse sur le magot du Roi Naltus. La malle de cuivre se coucha sur le côté. Il réussit à la riper dans les feuilles. Les ferronneries vomissaient la poussière de l'île. Il les dégagea, souffla sur la serrure, et s'accroupit. Dedans, tout semblait noir.

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Le capitaine essaya d'abord de fendre le coffre à la main. Il écrasa des éclats de granite sur les fermoirs. En vain. Il donna des coups de pieds, à s'en faire mal, dans les ranchers de bronze. Pendant presque dix heures, il dévala la pente, jurant tel le charretier rendu fou. Il prit le parti d'emporter la fortune de Naltus jusqu'à son réduit. Bardé de matériel, à califourchon sur la malle, il rossa de toute sa rage le châssis cerclé de métal. Il y passa la nuit, le jour, encore la nuit. Le désarroi du traqueur d'or n'avait plus de limite. Son chalumeau rougeoya sous l'argon. Les chaînes, le treuil, la rotofileuse aux nutriréhausseurs, il tenta tout. L'énergie de Bulcitron était peut-être fossile, elle manquait d'air, mais surtout pas de ténacité. Il leva les bras aux nuages du troisième matin : la malle craqua enfin, entrebâillant ses mâchoires rouillées.

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Bulcitron rampait à présent. Son visage effleura le bronze hostile. Dans sa poitrine, des battements allaient le faire chavirer... Un comble pour l'ancien timonier des Mers d'Orangine... Il plaqua ses deux paumes sur le rebord du gros coffre. Dans quelques secondes, aboutissement. Le monde entier avait couru après le trésor des trésors, légué par Naltus au meilleur des acharnés. Pleurer, le capitaine ?... Rien. Il remportait son ticket pour l'insouciance. Ne fallait pas attendre le retour de Cladard ?... Non, le plombier n'avait jamais jaugé la valeur de l'or. Son regard rasa le montant de la malle, béante sur le ciel encore étoilé. Il se redressa. Bille d'abandon au roulement de quinquets exorbités.

L'intérieur explosait de linge blanc, comme un écrin tourneboulé par des milliers de plis. Ses mains y plongèrent, instinctivement, en moulinets frénétiques, butèrent contre le fond d'ébène et de fer. Il tâtonna. Il siffla. Il injuria le néant. Entre deux courbures du drap, un contact arrondi. Il ferma le poing. Les fesses dans la mousse, il allait rouvrir l'oeil et la main. La main d'abord. Ensuite l'oeil.

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Sur les lignes de sa peau, entrecroisées en sillons brunis, elle était là, piquetée, menue, souriante, porteuse des promesses de l'univers. Le prince avait donc préservé la Richesse, la seule qui vaille. Bulcitron s'allongea dans son hamac. En deux éclairs, il replaça la vie dans le bon sens. "Comprendre plutôt que croire". "Aimer plutôt que posséder." 

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Les cheveux brouillés de sable fin, il profitait de l'apaisement, sans lâcher le trésor. Avant de l'embrasser doucement, comme la pulpe de son rêve. Alors il s'envola, la main repliée pour l'éternité sur la clé du coffre du Roi Naltus.

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LA CORDE DE MI DE WAYNE BADDERS.  (Au plaisir d'écrire) posté le mercredi 28 janvier 2009 15:20


 

'Deep Ellum', une composition de Spencer Bohren, extraite de son album Full Moon, sorti en 1991.

Comme je viens de le répéter à l'ami Chrichri, y'a rien à piger sur une affaire pareille. C'est de la boutasse automatique. J'enfile les phrases comme elles viennent, sous l'influence du morceau. Je l'écoute en boucle pendant vingt minutes maximum, pendant que je pianote sur le clavier, sans réfléchir une seule seconde à ce que j'écris. A la fin, je corrige les erreurs de frappe, je réagence quelques mots, et hop ! Oui,  c'est quasiment un truc pour Abdel, mon psychiatre préféré. J'imagine que ça lui file des pistes pour explorer mon subconscient. Je suis bien d'accord, le mien est tordu...

Wayne Badders ne peut plus rien prouver sans sa corde de mi. Il lui doit tout. Sans elle, la grosse Jenny aurait déjà plié les cannes depuis longtemps, et plombé l’entrée de son bar. Il faut voir les types rameuter les filles, le vendredi soir, remplir le rade de leurs insultes, et quémander ‘Cloudy Babe’ en pleurant. La foule loqueteuse enfume la salle. Elle enchaîne les Bud, chaudes comme la fièvre. Quand Wayne pousse la porte de derrière, il les entend rager. Sa corde de mi les jette à terre. A tous les coups, leurs yeux s’injectent du sang des ramasseurs, comme leurs envies. Lui brasille.

Ce soir, il l’a sentie filer à l’envers. Au bord du fleuve, seul, les pieds dans l’eau verte, en jouant pour de rire. La poisse… La première corde de mi est à cent-dix miles d’ici. Un vendredi sans Badders chez Jenny, c’est l’émeute assurée. Le sheriff O’Clock n’en viendra pas à bout, Wayne non plus. Il part à pied, sur la 93 boueuse. A gauche, le fleuve luit sous la lune. A droite, les boules de coton s’agitent, de vraies étoiles de terre. Il en a pour trois bons jours. Tout le monde va s’épouvanter à Draw Point, puisqu’il est le seul à savoir crier en bleu et noir. Comment respirer sans ‘Cloudy Babe’ ? Sacrée corde de mi, clé du sort…

Il marche depuis une douzaine d’heures. La ligne n’en finit plus d’être droite. Aucun carrefour ne l’autorise à bifurquer pour refaire sa vie plus à l’ouest. Wayne est perdu, à force de ne pas croiser de route. A l’ombre fade d’un sycomore, il s’étend sur l’herbe humide. S’endort. Une mouchonnée d’anges aux ailes d’encre l’assaillent dans le vide. « Pactise, Wayne, pactise ! ». Sauf que dans l’histoire, le type tombait sur le Diable. Wayne ne veut pas vendre son cœur aux envoyés de la douceur. Il se bat contre le vent, frappe une fois à l’arraché, deux fois, trois fois. Son bras lui fait mal. Les éclisses de sa chérie se déchirent. Le mi grave pète à son tour. La, ré, sol, il n’en reste qu’une. Badders n’existe plus. Il cherche les emplumés du regard. Tu parles, ils se moquent bien de toi, avec ta tête en larmes et ton manche de bois nu… C’est fini. Lui qui n’avait rien, vient de tout perdre. La légende a giclé au loin, laissant le pauvre Wayne au bord de la 93, en pleine rosée du matin.

Aujourd’hui encore, il s’épuise sur les sentiers les plus rectilignes du monde. Son existence est fléchée, sans aucune corde à l’horizon de chaque jour. La guitare en guise d’autrefois, il n’a jamais retrouvé la trace de la grosse Jenny, ni celle du sheriff, ni des autres. Le fleuve est mort. Rien, ni personne, ne lui rappelle qu’il fut noir, borgne, et flambé au blues. La seule chose, mais il faut le savoir, c’est cette sale manie qu’il a de secouer frénétiquement les doigts de sa main gauche, le vendredi soir, quand le ciel se charge de nuages gris. Ses clients, et Wayne lui-même, s’en émeuvent. Curieux en effet, pour le prince des banquiers d’Orlando, le bon, le pieux et respectable monsieur Badders.

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