"Anywhere Is Better Than Here" : une composition de Mary
Karlzen et Mark Scandariato, sur l'album Yelling At Mary
sorti en 1995.
L'orage a déchiré le ciel de
Page. Des trombes d'eau chaude font encore fumer l'asphalte dans
les rues de la petite ville. Comme tous les week-ends au bord du
Lac Powell, les Californiens ont déboulé avec leurs gros bateaux
étincelants. Les motels sont blindés de colosses à belles
lunettes. Et nos enfants déjà endormis, harassés par une
longue journée de route à travers les pierrasses
éblouissantes. Thierry me propose de faire un saut au Windy
Mesa. C'est un bar à guitares presque mythique dans ce coin
d'Arizona, sorti de terre avec la cité, en 1960. Thierry
connaît bien ce lieu de perdition : il y est monté sur scène au
début des années quatre-vingt-dix, avec un groupe de passage, pour
chanter quelques standards du southern rock. On ne peut pas
refuser d'aller descendre un ou deux verres de mousse dans un
radeau de cette trempe, hein ?...

Les jeans et la
guitare de Susie, samedi 25 juillet 2009 (collec.
perso)
Un énorme ventre barre l'unique accès à la boîte.
Des bras surtatoués, une barbichette, du sourire et un dollar dans
le nourrain, nous voilà dans l'antre des barbares. Celles et
ceux qui ont moins de 21 ans sont recalés d'office. Ici, on ne
rigole pas avec la loi. Une fois entrés, nos yeux
s'adaptent vite à la demi-nuit du Windy. Les alcools forts
coulent à flot tendu. Les filles qui sillonnent la grande salle ne
servent pas complètement nues, mais bon...

Le Boss assure, les
compagnons suivent - samedi 25 juillet 2009 (collec.
perso)
Windy au coeur.
La table est toute petite, un peu poisseuse des Bud
renversées. Sur la scène, un groupe Navajo laboure le terrain
électrifié à la bonne franquette. Ils ont choisi un nom facile
à retenir : "Native Country". Deux guitares, parfois
trois, une basse, une batterie, une pedal-steel, le patron et la
gamine chantent tour à tour. Tous Indiens, sauf la gamine
justement. Susie est trop belle. Serrée dans une paire de jeans
moulants, elle donne de sa voix de gosse, avec de curieuses
descentes dans les graves. C'est touchant et magique. Je retrouve
certaines de ses intonations dans le phrasé de Mary Karlzen. A eux
cinq, ils nous cuisinent de bonnes reprises country, rock, parfois
arrosée de blues. Oh, ça joue simple, carré, détendu. Ce ne sont
pas des virtuoses. Non, ce sont des musiciens de l'ombre, proches
des gens, sincères, chaleureux. Un régal.

Sur le parquet du Windy
Mesa, 25 juillet 2009 (collec.
perso)
Windy en
travers.
Près des billards, un vieux chef au visage buriné est
adossé contre le béton jauni. Il écoute. Il se souvient
de son ancêtre chaman. Il boit. Ils boivent tous. Des quantités
inhumaines de bière, de gin, de bourbon sont englouties sous les
beuglées riantes. Ici, les Navajos sont à la lisière de leur
immense réserve. Chaque samedi soir, ils traînent de rade en rade.
Ils échouent au coin du Drive Inn chez AllBurgers, ou au
Windy. Deux couples aux yeux ronds s'enlacent sur la
piste, d'autres essaient trois pas de danse, beaucoup
gigouillent seuls avec leurs peines. Ils nous saluent en hurlant.
Thierry et moi n'avons plus qu'à lever notre bouteille à leur
santé. En réponse, de larges sourires
édentés.

Susie, 25 juillet 2009
(collec. perso)
Susie se moque de tout ça. Elle est venue vivre son
art. Native Country enchaîne les morceaux sans
mollir. Les gros rythmes attrapent les slows par la main. La
boîte tourne. Lindsey passe et repasse devant nous, la jupe et le
tee-shirt tellement trop courts !... Elle jongle avec son plateau.
"Hey you guys, another Bud
?"...

De l'alcool et du son, 25
juillet 2009 (collec. perso)

Windy en rouge,
Windy en blanc.
On est au fond du rêve
américain. Devant nous, la musique et ses symboles. Pour un peu, en
écoutant le groupe qui s'éclate, en se laissant porter par les
émotions qui surgissent, on pourrait dessiner les visages de la
liberté et du bonheur. Ce soir, ils sont là, bras dessus, bras
dessous. Mais alentour rôdent la déchéance et la misère. Il suffit
d'échanger quelques mots avec le viel homme, là-bas, du
côté des billards, pour palper la profondeur des plaies. Les
Navajos ont gardé leur fierté, certes, mais ils ont dû céder leur
âme au diable.

De l'air brassé pour que
la fête continue, samedi 25 juillet 2009 (collec.
perso)
Le Windy Mesa ne donne pas sur Sunset Boulevard
à Los Angeles. Il se trouve aux antipodes du South Bronx
new-yorkais. On est à Page, au numéro 800 de la North Navajo
Drive. Pourtant, on se croit partout à la fois. Des
Indiens et nous, accoudés aux mêmes doutes, aux mêmes joies, aux
mêmes douleurs sur le fond. L'Amérique battra sans
cesse le chaud et le froid. A la fin, rien n'est tout noir, ni
tout blanc, c'est toujours le gris qui gagne.
Le groupe se remet en place pour le dernier set.
Il est tard. Le Boss a descendu une chope avec des amis au bar. Les
pales du ventilo s'arrêtent, repartent. Susie traverse la salle en
ondoyant comme un rayon de soleil matinal. Elle est sortie
grignoter un biscuit dehors, seule, sur le parking détrempé. Elle
sourit en frôlant notre table de sa silhouette d'ange. Puis
elle empoigne le micro pour attaquer un vieux standard
de la country music. Sa voix résonne jusque dans la mémoire des
anciens. L'espace d'un souffle, elle détourne son regard pour
échapper au nôtre. Ses grands yeux clairs sont embués de
larmes.