Ce soir, il pleut, il fait froid au bout de mes plaines à batailles. Rien de tel pour dézinguer les tours d'aiguilles. Mais on ne peut pas rester ainsi, à regarder tomber les gouttes sur les lueurs orangées de la ville. En avant, je retourne au Boulder Mountain Ranch ! C'est un lieu comme cent mille autres là-bas. On l'atteint par la piste, à l'écart de la Scenic Highway 12, il faut tournicoter entre les arbres, descendre le vallon, remonter jusqu'à un gros tas de pierres sèches, puis bifurquer à gauche sur un chemin étroit qui poudroie tout gris-bleu sous les pneus. Au bout, y'a de la musique rustique, des couleurs nouvelles, quelques humains, des mustangs en liberté. Il manque juste Robert pour s'y croire. Enfin non, même sans lui, pas besoin de s'y croire : on y est.
En tapotant ces dix lignes, je me rends compte qu'il n'y a pas grand chose à dire sur le Boulder Mountain Ranch. Je regarde distraitement les images. En fait, il faut y aller. J'ai cherché une petite mélodie, le morceau le plus simple possible. C'est ça, il faut de la simplicité. Là-haut, entre le soleil et la sueur, les jours coulent d'eux-mêmes, y compris les plus difficiles. "Come On In" invite à franchir le seuil. Buck Owens et Brad Paisley s'en donnent à coeur joie. Aucune raison de ne pas en faire autant. Viens, viens, oui, toi aussi, je vous emmène.
Quelques bouts de bois, un cercle de rouille, du vert et du vent : on est arrivé au ranch.
Ne pas s'y fier : la bête semble morte, mais son âme rôde entre les barbelés...
Rien n'est concevable sans la scie. Deux rondins coupés, puis dix et cent, le ranch prend corps sous les dents d'acier.
Tous s'asseyaient en cercle autour des braises. La vallée aussi était de la fête. Le temps se mettait à l'arrêt, comme le chasseur qui retient son souffle.
La salière et les boules de fer.
Fidèle ami. Mort et vie dans le viseur.
La grande salle a été remaniée afin d'accueillir les voyageurs de passage. Le rocker profite d'une pause, l'esprit à plat ventre, en caressant la Fender acoustique.
Les pieds de la chaise du cowboy, ombres fines sur le parquet buriné.
Entre les boules d'épineux, les chevaux s'ébrouent. La cascade sifflote au milieu les pins Douglas. Il fait frais quand tombe la nuit. Pour la peine, la Lune reste couchée. Les poutrent claquent dans le noir, comme des tirs de mortiers. On n'est même pas certain d'être réellement aux marges de la Frontière. Le film de notre jeunesse recouvre cette tenture étoilée, à l'aplomb du désert, qui miroite au lointain. Aujourd'hui, vu de ma triste plaine bardée de tétanos, le Boulder Ranch fait figure de rêve éveillé. La question tourne en boucle, confuse et rigolote au fond... Etait-ce bien vrai, tout ça ?...













