Pour accompagner la valse des couleurs, mieux vaut fouiner dans le berceau du blues. "Automobile" devrait faire le job. C'est une vieillerie écrite par Fred James, retravaillée ici par Dave Riley, au chant-guitare, et Bob Corritore à l'harmonica. Attention, le bidule sort juste du coffrage : ça sent très fort Chicago et le Mississippi...
En fait, tout a commencé il y a deux mois. Sur le blog de Cowsandgirl, un article nous invitait à découvrir le peintre Alain Bertrand. J'ai cliqué sur le lien. Bang ! En bleu, en vert, en jaune, en rouge, je n'en suis pas revenu. Les tableaux de ce maître me mettent dans un état second, voire troisième, tant leurs ambiances collent à ma façon de vivre l'Amérique. La semaine dernière, ma potine Isa me rappelait qu'un million de personnes passant devant un bar de Flagstaff n'en retiendront jamais la même image. Eh bien ce qui me frappe avec les toiles d'Alain Bertrand, c'est qu'elles disent souvent ce que je ressens au plus profond de moi, ce que je veux voir au bord de la route, mais que je n'arrive jamais à exprimer clairement. Les coïncidences sont parfois même stupéfiantes : j'ai retrouvé dans mes baquets troniques des dizaines de photos prises là-bas qui me rapprochent étroitement des sentiments de l'artiste. Je dis bien des sentiments, pas du résultat... Car sur le plan visuel, les coups de son pinceau magique enterrent évidemment mes pauvres clichés !...
Le truck, la voiture, le road cafe, sans doute en Arizona : une vision signée Alain Bertrand.
Bon, alors, cet Alain Bertrand ? C'est un enflammé. Il ravaude les States, New-York, Cuba, en grand prince du graphisme millimétrique, des vieilles bagnoles américaines, du rêve des années glorieuses, du blues, du rock'n'roll. En 1976, il a rencontré l'Oncle Sam pour de vrai : le choc. Depuis, il n'a plus quitté les contrastes d'Outre-Océan. Il est reconnu dans le monde entier pour ses travaux éblouissants. Dimanche dernier a eu lieu le vernissage de son exposition à la Catto Gallery de Londres, elle va durer un mois.
Les voitures, les pickups, le road cafe : une vue de mon Arizona (2009 - collec. perso).
Alain travaille les couleurs franches de l'Ouest avec une fougue et un souci du détail qui me tétanisent de bonheur. En remontant aux tumultes d'Eisenhower, il injecte les chromes d'une Nash légendaire sur le parking d'un motel, et c'est toute l'Amérique d'aujourd'hui qui exulte au grand jour ! Il sait comme personne traduire l'âme de la route, l'obsession du mouvement qui a sculpté les Etats-Unis, mais il nous en offre toujours une vision positive, à défaut d'être optimiste. A mon sens, cela est encore plus fort. En revanche, je vis un drame personnel avec ce peintre : il mange mon temps sans le savoir. Quand une petite heure s'ouvre dans mon agenda, j'attrape son livre American Classic, je regarde un de ses tableaux, puis je me laisse aller... J'écris des historiettes sans queue ni tête, je mets en scène ses employés de station-service, je réinvente la vie d'une Ford 1958, je construis à la hâte une bourrichée de phrases autour d'un diner, au bord de la Route 66... Je sais, c'est idiot, mais quoi faire ?...
Le truck à l'arrêt, dans le soleil couchant de Lovell, Wyoming: détail d'un tableau d'Alain Bertrand.
Il fait doux ce soir. Le moteur du camion cliquette dans les rayons mourants du soleil. Earle s'est arrêté plus tôt que prévu à la sortie de Lovell. Il aime bien siroter un soda glacé sur la terrasse du Horseshoe Bend Motel. Sa soeur Ruthie a lâché depuis longtemps son job de réceptionniste dans ce rade isolé pour reprendre un bar en ville, mais il a conservé son habitude. C'est ici qu'il boit un verre avant d'attaquer le noyau dur des Rocky Mountains. Coup d'oeil à sa montre. "Fuckin' clock !... Jamais il ne pourra être à l'heure au rendez-vous...". Doyle ne lui pardonnera pas. La cargaison vaut cher, plus que toutes les mises qu'ils ont perdues dans leur putain de vie sur la route. Il doit atteindre Riverside avant lundi soir, sinon... (...)
Gus devant le truck à l'arrêt, dans le soleil couchant de Kingman, Arizona (collec. perso).
"Y'en a marre de ce foutoire !". Il a écrasé la porte contre le chambranle, comme un cinglé. Les pneus du pickup sentent encore le brûlé, tant il a les a faits crisser de colère. Il s'est garé à la pilevaude, juste devant l'entrée du Diner 101. La serveuse ne l'a même pas salué. De toutes les façons, elle ne dit jamais rien à personne, celle-là. Elle remplit les cafetières comme les gosses pissent dans la rivière, par ennui. Tout le monde a l'air tendu ce midi, beaucoup de tables sont encore libres, on dirait que la Californie perd son sang. Deux types parlent fort de la dernière tôle des Lakers. Quelle fichue saison ils entament ! Il s'avance jusqu'au milieu du zinc et commande une Route Beer, histoire de sentir le goût du médicament. Il déteste l'odeur, mais ça le calme.
Un midi au diner, le long de la Route 66 - une ambiance créée par Alain Bertrand.
Doyle attend que ses tremblements cessent. Il s'est assis sur son tabouret chromé, toujours le même, face au grand miroir piqueté de taches noires. Il fixe son visage émacié. Depuis quand a-t-il vraiment pris le temps de manger ? Dans la poche arrière du jeans, son portable vibre. "Nom de Dieu...". Il jette un regard électrique sur l'écran qui scintille. "Earle". C'était à prévoir. (...)
Un midi au KFC, le long de Tropicana Avenue, Las Vegas, Nevada (collec. perso).
Pour en savoir plus sur Alain Bertrand, il suffit de consulter son superbe site internet :











