'Rentrer A La Maison', NATCHEZ, album Paradis Avec Toi, 2003.
Au dos de cette photo, l'écriture hésitante arrondit l'encre brune, à la plume. La mention est lapidaire : "23ème Colonial, Bois de Vincennes, 4 juillet 1914". Cela fait 95 ans ce matin.
Pépère Germain est facile à reconnaître : c'était le plus petit de sa compagnie. Comme ses copains, il avait appris dans les livres d'école qu'il fallait reprendre l'Alsace et la Lorraine. Elles avaient été séparées de nous contre leur volonté. La justice et le droit souffraient en leur personne une violence permanente, et tant que subsistait cette iniquité, le monde civilisé n'aurait point de sécurité ni de repos. Le 23ème colonial, et tous les autres, n'ont effectivement pas eu de sécurité ni de repos.

Le 23ème Colonial au matin du 4
juillet 1914 : Pépère Germain est debout, troisième en partant de
la droite.
Pépère Germain a compté les heures, les minutes, les années. Verdun fut son horizon funèbre de 1915 à 1918. Comme une machine, il s'est laissé guider, sans réfléchir, sans penser. Il voulait rentrer à la maison. Fatigué... Il ne voulait pas mourir au front. Promis, juré : il ne l'a pas fait. Un éclat d'obus dans la main droite l'empêcha d'empoigner correctement sa bêche jusqu'en 1983. L'épaule gauche, elle, reçut juste une balle de petit calibre. Pendant ses deux mois de convalescence, il monta la garde à l'entrée de l'Elysée. Puis revint devant, dans le fracas dément.

Pépère Germain, Bibi et
Mémère Lucie, en 1965.
Pépère Germain ne racontait jamais vraiment le pire. Il distillait l'essentiel. Il dressait des mini-tableaux du quotidien des tranchées, avec ses mots simples de paysan des plaines. Il avait retenu de curieux détails, une odeur dans un vallon, un bruit de popote qui cliquète dans la nuit, le halètement du coureur fou, au sortir de la buse, sous la grêle mortifère des vert-de-gris. Un fait était très étonnant chez lui : sa guerre lui avait ôté le réflexe de peur, tant et si bien qu'il était impossible de le faire sursauter, même en lui éclatant un ballon de baudruche dans le dos, au ras des oreilles ...Quoi craindre après ça ?
Pas une lettre sur ceux qu'il tua. Pas un millimètre d'air libre qui aurait laissé la haine bourgeonner. Au sortir du calvaire, il voulait que son champ de bataille soit l'occasion d'aimer l'humanité. Jusqu'à sa mort, 65 ans plus tard, il ne parla plus que de liberté, d'égalité, et de fraternité. Pèpère Germain était un rude gaillard. Où qu'il se trouve aujourd'hui, je le sens capable de poursuivre sa lutte pour un monde meilleur, même si son existence terrestre fut mutilée à jamais. Il aimait à ce propos parodier Socrate, sans le savoir, en répétant qu' Il existe trois sortes d'êtres : les vivants, les morts, et ceux qui ont fait Verdun.


