Darren Hayman chante "Losing my glue" pour accompagner le rêve du roi chartrain (album PRAMTOWN, 2009)
Ils m'ont dit d'aller manger une fricassée de
joue de cochon au Grand Monarque. C'était un roi des temps d'avant
qui, paraît-il, dépassait d'une tête tous les chevaux de ses
écuries. Il se trouvait même que parfois la gelée blanche couvrait
sa perruque lorsque l'hiver haussait le ton, tant il était perdu
tout là-haut dans les nuages intouchables. Il n'aimait pas chasser,
ce qui s'avérait fort rare pour un roi de ces temps-là. Non, il
n'aimait pas cela car ses pieds râclait le sol dès qu'il montait la
jument grise, un animal gigantesque pourtant qui s'escampa bien
vite, pas bête la mouche, lasse de supporter ce corps trop mou, ce
cou trop long, ces gestes lâches et cet air balourd !.. Le roi prit
le parti de ne plus battre les forêts. De ne plus rien battre du
tout d'ailleurs. Les arbres et les hommes ne s'en portèrent ni
mieux ni plus mal. On convint d'un parfait accord que le monde se
nourrirait des cochons épandus par les prés et les vallons de la
contrée.
Chaque matin le roi se recroquevillait un peu plus dans le douillet confort d'un feu de bois et priait ses architectes de réfléchir à demain. Le palais serait auberge tissée de lumières orangées. Il buvait seulement l'eau fraîche de la rivière et fit creuser des puits auxquels s'abreuvaient ses compagnons. Mille fontaines en colère jaillirent du marbre de la ville puis un diable se plut à y injecter la mitraille des éclairs. Quand enfin toquait à la porte le temps de dresser les tables, le roi jeta sa couronne du haut des vapeurs qui lui enrobait la trognolle. Il riait tout son saoûl en admirant la place. "Oh, voyez son doux visage, c'est mon auberge des tendres fricassées de joue de cochon !", criait-il en ameutant la plaine alentour...
Avant la fin de l'an neuf le peuple entier avait quitté les marches du domaine afin de danser entre les cascades mutines. On voulait approcher le prince, le toucher du doigt, écouter le son de sa voix descendue des sommets du ciel. Alors un murmure immense monta de toutes parts et emplit les coeurs de sourires enfantins. "Nous n'avons plus de roi, disaient-ils, le voici admis dans la cuisine des anges ! Du palais ne viendra plus la guerre ! C'est notre auberge à nous, la terre bénie des jolies cochonnailles !" Ils admirent pour toujours qu'il fallait rendre gloire au Grand Monarque. Ainsi fut fait séance tenante.
Et me voilà bienheureux sur la place, à bistourner sans fin entre les fontaines lumineuses de l'antique souverain redessiné cordon bleu...
J'ai pris cette photo l'été dernier : le restaurant du Grand
Monarque, sur la place des Epars en plein centre-ville de
Chartres, Eure-et-Loir.









